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Entretien avec Mostafa Bassiouny: “Pour l’instant, la contre-révolution a gagné”

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Entretien avec Mostafa Bassiouny, membre des Socialistes révolutionnaires, publié dans l’Hebdo L’Anticapitaliste, 24 juillet

Peux-tu nous parler de la répression depuis que le général Sissi, à la tête de l’armée égyptienne, a pris le pouvoir ?
Tout d’abord il y a eu le sit-in des pro-Morsi en août 2013 où 1 000 personnes, selon le régime, 2 600 selon les Frères musulmans (FM), ont été massacrées. Depuis, des centaines de Frères musulmans ont été condamnés à mort lors de procès qui n’ont duré que 20 minutes. De plus, 41 000 personnes ont été arrêtées ou inculpées, avec des peines de prison allant jusqu’à 15 ans. Et cela touche des opposants de tous les bords, pas seulement des Frères musulmans mais aussi des libéraux, des socialistes, qui auraient enfreint (entre autres) la nouvelle loi contre les manifestations.
En ce qui concerne les médias, qu’ils soient contrôlés par l’État ou par des hommes d’affaires amis du régime, la mainmise est totale. Quant aux réseaux sociaux, les espaces de liberté ouverts par la révolution se ferment, et le régime recommence à criminaliser les acteurs d’internet comme du temps de Moubarak.

Et la torture ?
Il est clair qu’elle est revenue de manière systématique, avec des coups, des décharges électriques, des agressions sexuelles et des viols, comme le montrent les rapports d’Amnesty international (1). Récemment, alors qu’un prisonnier était mort, les autorités avaient expliqué que c’était « par manque de ventilation ». Quand la famille a retrouvé le corps, la langue avait été coupée et les yeux arrachés.
Lorsque Morsi était au gouvernement, la police et l’armée ne lui accordaient pas toujours leur soutien total. Avec Sissi, c’est différent : les appareils de répression sont tous derrière lui.

Quand Sissi a pris le pouvoir, il a reçu le soutien des libéraux, des sociaux-démocrates mais aussi des nassériens et des directions des nouveaux syndicats indépendants qui s’étaient construits après la révolution du 25 janvier 2011. Comment expliquez-vous ce soutien à la contre-révolution menée par l’armée et le fait que si peu de forces s’y soient opposées ?
D’abord, la contre-révolution a réussi à jouer la carte du « danger islamiste » en expliquant que les Frères musulmans allaient faire de l’Égypte un pays comme Gaza et créer une société où l’État serait complètement détruit. En même temps, de façon habile, tout en attaquant et en réprimant les révolutionnaires, ils ont repris les slogans et les revendications de la révolution. Constatant que ces revendications n’avaient pas été réalisées par les Frères musulmans, ce qui est vrai, ils ont prétendu que c’était eux – Sissi et l’armée – qui représentaient la continuité de la révolution et qu’ils allaient réaliser ses aspirations.
Après la chute de Moubarak, ce ne sont pas les forces vives de la révolution qui ont pris le pouvoir mais les réformistes, c’est-à-dire les Frères musulmans. Leur tentative de changer la société s’est faite dans le cadre des politiques précédentes. Morsi, par exemple, a continué à négocier avec le FMI et a cherché à amadouer les hommes d’affaires. Il n’avait ni la possibilité ni la volonté d’améliorer les conditions de vie des différents secteurs de la population.
La contre-révolution a réussi à faire passer l’idée que c’était la révolution qui en était responsable et donc, que pour améliorer les conditions de vie à nouveau, il fallait un retour à la normalité, à la stabilité.

Est-ce qu’aujourd’hui l’Égypte vit un simple retour à la situation sous Moubarak ou y a-t-il des différences ?
Quand Moubarak a pris le pouvoir en 1981, il a adopté une politique de changement graduel, particulièrement en ce qui concerne la libéralisation économique. Sissi a adopté une politique différente, la politique du choc, ce qui ressemble davantage à l’époque de Sadate. En se servant de sa popularité et de son immense pouvoir de répression, il est en train d’augmenter les prix de manière brutale.
En ce qui concerne le dernier budget de l’État, il avait été préparé avant que Sissi ne devienne président. Le déficit avait été fixé à 12 % mais Sissi a refusé ce budget et a demandé au gouvernement de réduire le déficit. Celui-ci a été effectivement réduit, en diminuant les subventions liées à l’énergie pour réussir à accumuler 40 milliards de livres égyptiens (4 milliards d’euros), avec pour conséquence une augmentation des prix.

Cela nous amène aux perspectives pour les mois et les années à venir…
Il est clair que, pour l’instant, la contre-révolution a gagné et la révolution a été défaite. Mais les conditions qui ont provoqué l’explosion de la révolution en 2011 sont toujours là. Du coup, soit Sissi réussira, par sa politique du choc néolibérale et la répression, à imposer une défaite définitive de la révolution, soit cette politique conduira à de nouvelles luttes et la vie de la contre-révolution sera plus courte qu’ils ne le croient.
Il faut dire aussi que les masses qui ont participé à cette révolution et qui se sont battues contre les institutions de l’État ont vécu une transformation profonde. Il est donc très possible qu’il y ait une nouvelle montée de la révolution.
Il y avait un problème quand la révolution a commencé. C’est qu’il n’y avait pas d’organisation forte qui pouvait prendre la direction. Nous, nous considérons que notre rôle, c’est de préparer la construction de cette organisation pour la nouvelle révolution.

Les différentes forces, comme les nassériens qui ont participé à la révolution mais qui ont soutenu la contre-révolution de Sissi, ont-ils commencé à changer d’avis par rapport à leur soutien initial ?
Les jeunes membres du Parti populaire (nassériens), des libéraux, et des sociaux démocrates ont commencé à changer leurs positions, et nous avons commencé un travail en commun, notamment sur la loi contre les manifestations et sur la solidarité avec Gaza.
En ce qui concerne les nouveaux syndicats indépendants, il y a une crise au niveau de leur direction. Les dirigeants ont effectivement soutenu la contre-révolution et appelé à arrêter les grèves. Mais ceux qui sont à la base de ces syndicats ont joué un rôle très important dans les grèves de février 2014, notamment dans les usines de textile de Mahallah sur les salaires. Une nouvelle vague potentielle de grèves pourrait faire ressortir davantage ce clivage dans les syndicats et rendre les choses plus claires.

En pleine offensive israélienne sur Gaza, où en est le mouvement de solidarité avec la Palestine et quelle est l’attitude du gouvernement Sissi ?
En ce moment, les forces de l’État et les médias sous le contrôle de l’État mènent une campagne de dénigrement contre le Hamas afin d’affaiblir le mouvement de résistance en Égypte. La politique de Sissi ne se différencie pas de la politique de Moubarak. Il honore tous les accords entre l’Égypte et Israël.
Mais ce qui se passe à Gaza en ce moment pourrait créer un changement dans l’opinion publique. Il y a des appels à des manifestations et la préparation d’un départ à Rafah pour passer à Gaza. Mais je pense qu’il ne faut pas oublier que les gens vivent la répression et les choses ne sont pas faciles.

https://npa2009.org/actualite/egypte-pour-linstant-la-contre-revolution-gagne-mais-les-conditions-qui-ont-provoque

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